
Alors que s’ouvre le Festival de Cannes, le constat est sans appel : les blockbusters américains attirent massivement les spectateurs, et notamment les jeunes, alors que la plupart des films d’art et d’essai ont du mal à survivre, perturbant l’équilibre de toute la filière.
Désamour passager ou rupture plus définitive avec le public ? Déjà préoccupante avant la pandémie de Covid-19, la situation des films d’auteur en salle entre dans une phase aiguë, amère pour les réalisateurs, peu compréhensible pour les exploitants de salle, décevante pour les producteurs et, surtout, critique pour les distributeurs indépendants.
Alors que s’ouvre le Festival de Cannes, mardi 17 mai, le constat est sans appel : depuis janvier, le nombre de nouveaux films chaque semaine à l’affiche – entre treize et seize – n’a guère baissé depuis le début de la crise sanitaire, tandis que le public des salles obscures s’est raréfié. La fréquentation a chuté de 34,2 %, à 50,7 millions de spectateurs, au cours des quatre premiers mois de 2022 par rapport à la même période de 2019, selon le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Même si, en avril, la baisse s’est atténuée, à – 23 %.
Le fossé se creuse entre films d’auteur et blockbusters américains. Ces derniers, attendus parfois depuis deux ans, ont quasiment fait salle comble, comme en témoignent les succès de Spider-Man : No Way Home, de Jon Watts (7,3 millions d’entrées en France), de The Batman, de Matt Reeves (plus de 3 millions), ou d’Uncharted, de Ruben Fleischer (2,5 millions). A cette aune, seules deux stars hollywoodiennes ont déçu en matière d’audience : Steven Spielberg, avec son remake de West Side Story, et Ridley Scott, avec Le Dernier Duel.
Les grosses machines américaines ont d’ailleurs fait revenir en salle le jeune public, que d’aucuns disaient pourtant perdu à jamais au profit des plates-formes de streaming, comme Netflix. Grâce au Pass culture, les adolescents ont répondu à l’appel et sont allés voir massivement des films de super-héros, à l’instar de Doctor Strange in the Multiverse of Madness, de Sam Raimi.
Echecs douloureux
Ce sont leurs aînés, longtemps les plus assidus et les plus cinéphiles, qui disparaissent des radars cinématographiques après deux ans de marasme sanitaire. Les fameux 50 ans et plus, devenus frileux, ne sont pas encore revenus en salle, ce qui perturbe l’équilibre de toute la filière. Sans compter qu’avec la pandémie, bon nombre d’abonnés à des cartes illimitées ne les ont pas renouvelées. Or ces clients-là, souvent surconsommateurs du septième art, n’hésitaient pas à découvrir aussi des films exigeants. Ceux qui, précisément, souffrent aujourd’hui.
S’agit-il d’une crise structurelle ou conjoncturelle ? « Même les valeurs sûres ne sont plus si sûres : les films qui fédéraient il y a deux ans 500 000 entrées en salle n’en réalisent plus que la moitié », observe François Aymé, président de l’Association française des cinémas d’art et d’essai, qui représente 1 200 établissements. A la tête de la société de distribution The Jokers, Manuel Chiche se montre encore plus pessimiste : « On ne parle même plus de tension, c’est l’abattoir » pour certains films. « Si on me demande ce qui a bien marché depuis un an, je suis obligé de répondre “aucun”, et ça risque d’être pareil jusqu’à la fin de l’année », admet-il.
Et d’égrener les échecs douloureux comme Inexorable, de Fabrice Du Welz, qui, malgré un joli casting, avec notamment Benoît Poelvoorde, ne devrait pas atteindre plus de 25 000 entrées. « On espérait au moins le double. Nous avons investi 200 000 euros dans ce film, et je vais perdre 140 000 euros [une fois déduit le prorata des recettes en salle] », déplore-t-il. Idem avec Ogre, un premier long-métrage fantastique d’Arnaud Malherbe, qui plafonne à 35 000 entrées. « Là encore, j’ai investi 200 000 euros », assure Manuel Chiche, qui avait eu la main plus heureuse en distribuant Parasite, de Bong Joon-ho, Palme d’or à Cannes en 2019.
« Ceux qui voyaient trois films n’en voient plus que deux et, dans l’ordre des priorités, le film d’auteur sort pénalisé » de ces arbitrages, remarque François Aymé. A l’affiche chaque semaine, sept ou huit nouveaux films d’auteur apparaissent, « au risque désormais d’en voir six sur le carreau ». Ce décrochage s’explique, selon lui, par le fait que « les habitudes et les comportements du public ont changé ». « Mais la filière a continué de penser le marché comme si nous étions encore en 2019 », ajoute-t-il.
Présente au Festival de Cannes pour défendre, entre autres, L’Innocent, de Louis Garrel, Les Amandiers, de Valeria Bruni-Tedeschi, ou le dernier film de Claire Denis, la productrice et distributrice Alexandra Henochsberg, directrice d’Ad Vitam, ne cache pas sa colère. A ses yeux, les distributeurs – ceux qui prennent le plus de risques financiers – n’ont pas été suffisamment aidés par les pouvoirs publics, lesquels se sont montrés bien plus généreux à l’égard des producteurs et des exploitants. Conscient de ces difficultés, le CNC devrait annoncer un nouveau train de mesures.
Les producteurs moins touchés que les distributeurs
Depuis la réouverture des salles, Mme Henochsberg n’a, comme Manuel Chiche, connu « aucune bonne surprise ». Avant la pandémie, elle avait aussi investi au prix fort dans des films, par le biais des minima garantis, mais les résultats se sont avérés fort décevants, que ce soit pour La Croisade, de Louis Garrel, ou En même temps, de Gustave Kervern et Benoît Delépine. Ce dernier a fait un flop, avec 150 000 entrées, là où ces réalisateurs étaient abonnés à 500 000. Après une série noire, Ad Vitam espère repartir sur de meilleures bases après Cannes.
Manuel Chiche se désole en constatant qu’« aujourd’hui, quand un film d’auteur atteint les 100 000 entrées, on ouvre le champagne ». Ce qui l’agace surtout, c’est « le manque d’appétit pour les auteurs moins connus, le fait que les films tombent dans une faille s’ils sont “hybrides”, en appartenant à plusieurs catégories à la fois [drame et fantastique, par exemple, comme La Nuée, de Just Philippot]. Mon angoisse, c’est qu’il n’y ait plus de place pour ce type de recherches », avoue-t-il. Or là, clairement, le marché ne suit plus.
Les frais de sortie des films, comme les campagnes de publicité, le passage des bandes-annonces en salle, restent aussi élevés qu’avant la pandémie et le prix des minima garantis n’a pas non plus baissé, malgré la dévaluation du marché, regrette Alexandra Henochsberg. Certains distributeurs commencent d’ailleurs à demander aux producteurs de revoir à la baisse cette contribution au financement des films.
Les producteurs, moins touchés que les distributeurs, risquent aussi d’être frappés par cette onde de choc. « Avec la baisse de fréquentation, les films génèrent moins de recettes, donc moins de comptes de soutien [une aide du CNC qui permet aux producteurs de réinvestir dans leurs films suivants]. Les distributeurs auront aussi moins d’argent à investir dans les films puisqu’ils ont beaucoup de mal à rentabiliser leur apport. Ils ne s’engageront plus autant, ce qui risque d’enrayer le financement de nos films », explique Marion Golléty, déléguée cinéma du Syndicat des producteurs indépendants. Enfin, le trésor de guerre du CNC – lié aussi aux recettes en salle – fondra aussi mécaniquement.
« Le bouche-à-oreille ne se fait pas »
Marc-Olivier Sebbag, délégué général de la Fédération nationale des cinémas français, tempère un peu ce pessimisme, avec le contre-exemple d’En corps, de Cédric Klapisch, qui signe « son meilleur résultat en salle [1,1 million d’entrées] depuis Casse-tête chinois, en 2013 ». Mais il admet « les incertitudes du marché, les échecs non expliqués » ou les paradoxes. En dépit d’une très bonne réception lors des avant-premières, La Brigade, de Louis-Julien Petit, ne trouve pas son public en salle. « Le bouche-à-oreille ne se fait pas », regrette-t-il. La fréquentation reste erratique, à ses yeux, avec des semaines très fortes ou très faibles, sans que le public accroche véritablement et permette aux films à succès de s’enchaîner.
« Auparavant, quand deux ou trois films marchaient, tout le cinéma en bénéficiait, complète Eric Marti, directeur général du bureau d’études Comscore. Cette mécanique des fluides ne fonctionne plus. » La part de marché des films labellisés art et essai n’a pas tant fondu que cela (22,2 % au premier quadrimestre 2022 contre 26,8 % à la même période de 2019 et 23,9 % en 2018) ; c’est la taille du gâteau qui s’est rabougrie. « Il y a juste un an que les salles ont rouvert et, malgré une année si chaotique, 75 % du public est quand même revenu au cours des douze derniers mois », nuance M. Marti.
Les Français retrouveront-ils, avec le même enthousiasme qu’avant la crise, le goût du grand écran ? « Le climat général n’est pas non plus très porteur pour l’actualité culturelle, entre la période électorale et le conflit en Ukraine », souligne Marc-Olivier Sebbag. Ce problème de reprise de la fréquentation ne se cantonne pas aux salles obscures. Théâtres et concerts peinent aussi à retrouver leur public d’avant le Covid-19...
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