
La création fait face à une baisse des budgets sans précédent, dans des collectivités de gauche comme de droite. Les accusations d’élitisme, portées notamment par le RN, ont infusé, mais les acteurs culturels ont leur part de responsabilité, analyse, dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
La création fait face à une baisse des budgets sans précédent, dans des collectivités de gauche comme de droite. Les accusations d’élitisme, portées notamment par le RN, ont infusé, mais les acteurs culturels ont leur part de responsabilité, analyse, dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
Du grand spectacle, riche en passions, a été donné à Dijon, le 20 mars. Non par des comédiens au théâtre, mais par les élus de la région Bourgogne-Franche-Comté réunis en assemblée plénière. Lors du vote du budget, exercice a priori peu poétique, il fut question de création et de l’exposition sur « L’Art “dégénéré” », au Musée Picasso, à Paris. Les élus du Rassemblement national (RN) sont persuadés, lors de cette séquence, d’avoir été comparés à des nazis et cet épisode dit beaucoup sur le sale quart d’heure que passe la culture en France.
Tout a commencé quand le conseiller régional RN Julien Odoul a estimé que la région, tenue par la gauche, pouvait économiser 65 millions d’euros en coupant des subventions qu’il juge inutiles, notamment celles pour l’art contemporain. La position de l’élu n’a rien d’atypique, une partie de la population assimilant l’art actuel à une escroquerie.
Dans ce registre, Julien Odoul est un artiste du champ lexical brutal et du clash permanent. Sur la culture subventionnée, il a la gâchette facile. Quelques formules ont également fait sa réputation, résonnant sur les réseaux sociaux : « Le monde artistique est gangrené par l’idéologie de gauche » ; l’écriture inclusive est un « cancer pour la langue française » propre à « détruire l’héritage de la France » ; la chanteuse franco-malienne Aya Nakamura est l’« apôtre de la décadence linguistique et culturelle ».
Une approche culturelle qui se répand
C’est alors que monta sur scène Nicolas Soret, vice-président de la région, biberonné au socialisme par Martine Aubry et à l’art populaire par la manifestation Lille 2004, année où la ville du Nord était capitale européenne de la culture : « Quand M. Odoul dit qu’il y a des gaspillages, il parle immédiatement de la culture et de l’art contemporain. Alors, j’ai une proposition à faire. Il y a une magnifique exposition à Paris, qui s’appelle “L’Art ‘dégénéré’”, au Musée Picasso. Le sous-titre est “Le procès de l’art moderne sous le nazisme”. C’est hyperintéressant de voir comment, à l’époque, Van Gogh, Chagall, Picasso (…) ont été conspués et chassés. (…) Et je dis à tous les enseignants de cette région : on vous financera les cars pour aller voir cette exposition. »
Les conseillers régionaux d’extrême droite ont illico quitté la salle, jugeant « intolérable » de voir leur refus de financer l’art contemporain comparé à l’interdiction d’œuvres modernes par les nazis. Ce lien a-t-il été fait ? Oui, nous dit, au téléphone, Julien Odoul, pour qui « la majorité de gauche essaie en permanence de nazifier le RN ». Non, rétorque Nicolas Soret, nous assurant qu’il a voulu rappeler deux choses : une œuvre est souvent éreintée à son époque avant de séduire plus tard ; une société en lutte permanente avec la création de son temps va mal.
Chacun jugera. Voyons plutôt ce que cette histoire dit du statut de la création et, plus largement, du climat de la culture dans le pays. Si Soret a gagné à Dijon, Odoul incarne une approche culturelle qui se répand en France. Ce dernier épouse les principes culturels définis par Bruno Mégret dans les années 1990, au sein du Front national : dénoncer plutôt que défendre, privilégier l’art enraciné dans l’histoire locale, marginaliser la création au profit du patrimoine.
La gauche comme la droite ont longtemps fait bloc contre ces principes, jugeant la culture essentielle, la voulant ouverte au monde et la confiant à des experts. Ce mantra est encore celui de la ministre, Rachida Dati, jeudi 27 mars, au festival Séries Mania, sans que l’on...
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